Robert Combas 2002
La vue d'une uvre érotique, faite par un artiste d'un vrai
talent, m'induit à d'obscures descentes dans des fonds d'âmes.
Loin des nudités que j'eus tout d'abord un mélancolique
plaisir à contempler, je rêve à leurs auteurs et je
me demande à quelles impulsions, à quels sentiments ils
obéirent, alors qu'ils exécutèrent de semblables
uvres. Le point de vue vénal écarté, s'il s'agit
d'un artiste que je sais probe, je dois repousser aussi le soupçon
de murs infâmes, éloigner l'idée que ses tableaux
reproduisent les épisodes de sa vie intime, car du moment que la
débauche effective s'affirme, l'art exténué s'endort
dans le coma des roquentins et meurt. Au reste, celui qui cède
aux abois lubriques n'est guère en état de les traduire
sur un papier ou sur une toile. J'ajoute que, généralement,
celui-là célèbre la vertu, proclame la décence,
exalte l'amour, cèle, sous les allures bégueules et glacées
d'une uvre, les studieuses turpitudes qu'il élabore dans
le coûteux silence des lieux sûrs. L'hypocrisie qui voile
si délibérément les ordures de la vieille Angleterre
en proie à l'enfantine passion des viols explique aisément
la conduite de ces gens, dans leur existence privée et dans leurs
uvres.
Au fond, quand on y songe, seul le contraire est vrai, car il n'y a de
réellement obscènes que les gens chastes. Tout le monde
sait, en effet, que la continence engendre des pensées libertines
affreuses, que par l'homme non chrétien et par conséquent
involontairement pur, se surchauffe dans la solitude surtout, et s'exalte
et divague ; alors, il va mentalement, dans son rêve éveillé,
jusqu'au bout du délire orgiaque.
Il est donc vraisemblable que l'artiste qui traite violemment des sujets
charnels, est, pour une raison ou pour une autre, un homme chaste.
Mais cette constatation ne semble pas suffisante, car, à se scruter,
l'on découvre que, même en ne gardant pas une continence
exacte, même en étant repu, même en éprouvant
un sincère dégoût des joies sensuelles, l'on est encore
troublé par des idées lascives.
C'est alors qu'apparaît ce phénomène bizarre d'une
âme qui se suggère, sans des visions lubriques.
Impurs ou non, les désirs corporels artistes dont les nerfs sont
élimés jusqu'à se rompre, ont, plus que tous autres,
constamment subi les insupportables tracas de la Luxure. Je ne parle pas
ici de l'acte suscité par la Luxure même, de l'acte de fornication
qui n'est que malpropre et qui témoigne simplement d'un tempérament
plus ou moins excitable, de nerfs plus ou moins vibrants, de reins plus
ou moins forts. Je ne parle même pas de la convoitise qui précède
les labeurs vénériens et les réclame, car elle décèle
seulement un éveil aisé des sens ou des réserves
dociles et longtemps gardées ; je parle exclusivement de l'Esprit
de Luxure, des idées érotiques isolées, sans correspondance
matérielle, sans besoin d'une suite animale qui les apaise.
Et presque toujours la scène rêvée est identique :
des images se lèvent, des nudités se tendent ; - mais, d'un
saut, l'acte naturel s'efface, comme dénué d'intérêt,
comme trop court, comme ne provoquant qu'une commotion attendue, qu'un
cri banal ; et, du coup, un élan vers l'extranaturel de la salauderie,
une postulation vers les crises échappées de la chair;
bondies dans l'au-delà des spasmes, se déclarent. L'infamie
de l'âme s'aggrave, si l'on veut, mais elle se raffine, s'anoblit
par la pensée qui s'y mêle, d'un idéal de fautes surhumaines,
de péchés que l'on voudrait neufs.
A spiritualiser ainsi l'ordure, une réelle déperdition de
phosphore se produit dans la cervelle, et si, pendant cet état
inquiétant de l'âme qui se suggère à elle-même
et pour elle seule ces visions échauffées des sens, le hasard
veut que la réalité s'en mêle, qu'une femme, en chair
et en os, vienne, alors l'homme, excédé de rêve, reste
embarrassé, devient presque frigide, éprouve, dans tous
les cas, après une pollution réelle, une désillusion,
une tristesse atroces.
Cette étrange attirance vers les complications charnelles, cette
hantise de la saloperie pour la saloperie même, ce rut qui se passe
tout entier dans l'âme et sans que le corps consulté s'en
mêle, cette impulsion livide et limitée qui n'a, en somme,
avec l'instinct génésique, que de lointains rapports, demeurent
singulièrement mystérieux quand on y songe.
Eréthisme du cerveau, dit la science ; et si cet état persiste
et s'exaspère, détermine dans l'organisme certains désordres,
elle prononce le mot "d'hystérie mentale", recommande
les émollients, le lupulin et le camphre, le bromure de potassium
et les douches.
Quant aux causes mêmes qui produisent ces troubles, elle reste forcément
hésitante ; elle ignore de même que pour les terribles maladies
des nerfs, les motifs des désarrois et des crises ; elle surveille
simplement la marche des épisodes, les conjure ou les retarde,
mais elle ne peut, en tout cas, actuellement expliquer la turbulente nature
des pensées malsaines.
L'Eglise, elle se retrouve, là, dans son élément
; elle reconnaît les sinueux agissements du vieux péché.
Cette hystérie mentale, elle la nomme la Délectation morose
et elle la définit : "La complaisance d'une chose mauvaise
offerte comme présente par l'imagination, sans désir de
la faire." Et, au point de vue des responsabilités, elle la
juge aussi dangereuse que l'acte même, la classe, sans hésiter,
dans la série des péchés mortels.
Elle voit dans cet onanisme mental, les insidieux appels du Très-Bas.
Comme remède, elle ne peut offrir que les obsécrations et
les prières ; au besoin, elle pourrait encore recourir aux reliques
et brandir l'arme rouillée des exorcismes ; mais, persuadés
de la vertu des Sacrements, ses grands praticiens d'âmes se bornent
à obliger les gens atteints de ce mal à communier, attendent
la délivrance du patient des approches de la Sainte-Table.
En somme, ce phénomène est clair pour les catholiques, profondément
obscur pour les matérialistes inaptes à découvrir
dans le cerveau le mécanisme de cette âme qu'ils considèrent
ainsi qu'une fonction d'un système nerveux qui se meut seul.
En art, cette hystérie mentale ou cette délectation morose
devait forcément se traduire en des uvres et fixer les images
qu'elle s'était créées. Elle trouvait là,
en effet, son exutoire spirituel, le seul qui fut possible, car un exutoire
corporel est, comme je l'ai déjà rapporté, le destructeur
le plus certain de l'art.
C'est donc à cet état spécial de l'âme que
l'on peut attribuer les hennissements charnels, écrits ou peints,
des vrais artistes.
Manié par des subalternes ou par des parasites épris de
la gaudriole, cet éréthisme sec, si l'on peut dire, a produit
des uvres abjectes et bêtes. Dirigé, réglé,
par des maîtres, il a fondé ces grandes uvres lubriques
qui dorment dans "l'enfer" des Bibliothèques, en des
cases occultes et des cartons cachés.
extrait de "l'Au-delà du Mal ou l'uvre érotique
de Félicien Rops" J.-K. Huysmans, La Plume 1896